Le 27 octobre dernier, dans le cadre du Festival des Libertés, la projection du puissant documentaire Motherland a fait salle comble au Théâtre National. Un film fort d’humanité qui explore l’intersection entre l’espoir et la survie autour de la naissance. Ce sont des scènes tantôt surréalistes, tantôt universelles, auxquelles le public est convié.

L’immersion est totale,l’approche « caméra-vérité » dans l’une des maternités les plus fréquentées du monde offre un portrait intime, saisissant, des multiples enjeux que pose l’un des événements les plus marquants dans la vie des femmes. Lors d’une discussion collective à la suite du film, une centaine de personnes ont pu partager leurs réflexions en présence de deux invitées aux parcours des plus inspirants.

Retour sur cette soirée.

De la santé des femmes et des enfants lors de l’accouchement et de la période néonatale, aux droits sexuels et reproductifs en passant par la justice reproductive, le planning familial et le poids des traditions socioculturelles, la solidarité et la bienveillance entre femmes, la réalisatrice Ramona Diaz nous transporte pendant 90 minutes dans l’intimité de cette immense et caverneuse salle où des milliers de femmes transitent chaque année. Logé dans les murs d’une ancienne prison de Manille, l’hôpital Jose Fabella enregistre jusqu’à une centaine de naissances par jour, aujourd’hui rebaptisée la « fabrique à bébé ».

Sa maternité est la moins chère de la capitale : de l’ordre de 60 euros pour un accouchement par voie naturelle. Par conséquent, les femmes des bidonvilles y convergent en masse et n’arrivent pas toujours à payer leur admission. Les mères sont souvent deux par lit, voire jusqu’à six, sans compter leurs nouveau-nés et l’absence de conditions sanitaires adéquates. Elles partagent lit, draps, nourriture, astuces de mamans et incertitudes, leurs joies, leurs peines, leurs peurs. Faute de place, les pères sont contraints de patienter à l’extérieur, quitte à dormir sur le trottoir.

De la période de travail à l’accouchement en passant par la récupération postpartum et la transition vers le retour
à la maison, les images de ce monde à l’état brut, encore très peu dévoilé à l’écran, montre à quel point la création d’un sentiment de communauté est essentielle à la « survie des femmes, des mères ».

Une discussion collective vivante, deux invitées engagées pour une naissance respectée, un documentaire intime dont les héroïnes sont des femmes-mères!

Débat suite à la projection de Motherland, au Festival des Libertés (organisé par Bruxelles Laïque) en collaboration avec la Plateforme pour une Naissance respectée. Léa Champagne anime le débat. Avec Annick Faniel (de la Plateforme), Bénédicte de Thysebaert (sage-femme dans la maison de naissance de Namur, également membre de la Plateforme) et Séverine Caluwaerts, gynécologue à l'Institut de Médecine Tropicale d'Anvers (IMT) et Médecins Sans Frontières (MSF).

Opslået af Plateforme pour une naissance respectée på 27. oktober 2017

 

Bénédicte De Thysebaert, membre fondatrice de la Plateforme, est sage-femme depuis 36 ans et enseigne depuis 25 ans. Elle est, avec deux autres sages femmes, fondatrice de la Maison de Naissance de Namur. Elle est inspirée par la force des femmes qui manifestent leur désir de rentrer à la maison après une série de traitements et de soins prodigués sur leurs bébés, parfois prématurés, parfois souffrant d’une infection bénigne. « Qu’elles soient actrice de leur vie, de leur maternité, c’est si beau et courageux ».

Séverine Caluwaerts est gynécologue. Elle travaille depuis 2008 et agit à titre de référente en gynécologie depuis 2011 pour Médecins Sans Frontières et effectue une pratique clinique à l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers. Elle a travaillé dans différents contextes, en République Démocratique du Congo, au Pakistan, en passant par le Niger, l’Afrique Centrale et l’Afghanistan.

21 000 accouchements par année sont pratiqués dans un des hôpitaux afghans où elle soigne et accompagne les femmes et leurs nouveau-nés. 26 000 pour le seul l’hôpital Fabella à Manille. « Il y a certainement une forme d’arrogance des aides-soignantes envers les femmes. Du genre, je-sais-tout. Elles sont appelées “mothers” avant d’être nommées par leur nom de femme. Mais elles sont aussi très bienveillantes ». Pour plusieurs spectatrices, le fait d’appeler les personnes par leur nom est une forme d’humanité. Si ce n’est pas fait, une partie de cette humanité est perdue. Les soignantes incarnent à la fois ce besoin inexorable des femmes-mères d’être soutenues et conseillées dans ces moments d’incertitudes, et en même temps, cette confiance inébranlable dans les compétences maternelles, des femmes maîtresses de leur corps et de leur expérience de la maternité.

Qui plus est, il n’y pas d’intimité, il manque de matériel, les conditions sanitaires sont inégales, mais la solidarité est partout, entre les femmes, imprégnée dans leurs sourires, leurs paroles, leurs gestes. En tant qu’européen.ne, la culture individualiste fait partie des mœurs, des espaces, des temps typiques du vécu des mères. Le fait de voir quatre femmes dans un lit pendant le travail ou après la naissance choque tout en générant un effet miroir sur nos propres pratiques et milieux souvent caractérisés par un sentiment d’isolement, de carence en liens sociaux, savoirs et expériences partagés.

Une jeune femme du public ayant séjourné au Maroc (stage d’étude en sage-femme) rappelait l’importance de l’éducation à la santé. « Le fait de prendre le temps d’écouter et de parler avec les patientes, c’est ça notre rôle de soins ». Séverine rappelle que le planning familial, cela passe par la scolarisation et l’éducation des femmes : un certain pouvoir leur est ainsi redonné.

Et c’est aussi les hommes qui doivent l’incarner, même s’ils sont assez absents du film.

Néanmoins, on peut sentir que les mœurs commencent à changer, les adolescentes prennent conscience de la contraception et de la liberté qu’elle peut leur donner. Mais reste que le poids de la famille ou la peur du jugement des autres prend le dessus sur la quête d’émancipation des femmes.

D’autres images qui interpellent le public sont celles des papas invités à faire le peau-à-peau avec leur nouveau-né, à partager ce soin avec leur femme. Ou encore, cette pression à la bonne mise en route de l’allaitement, car aucune femme n’aura les moyens de se procurer du lait en poudre.

Le portrait des femmes, errant dans cet espace unique, en « transition » entre la naissance de leur quantième enfant et la naissance de la mère en elle, est vibrant. De la réalité brute. Personne au cours du film ne vient asséner la spectatrice de ses commentaires. Une expérience que chacune peut créer, interpréter, transcender. En parallèle aux souffrances des femmes, l’approche intime de Diaz capture le sentiment de communauté, de camaraderie et d’amitiés entre les femmes-mères, tout autant que les gestes de care, d’humour, de douceur des soignantes. Les frontières géographiques sont transcendées laissant place à un sentiment universel d’humanité dans la maternité.

Léa Champagne

Pour en savoir plus
Page Facebook du film
Site web du documentaire : Motherland-film
Bande annonce du film

La projection de Motherland et la discussion collective sont une collaboration de la Plateforme citoyenne pour une naissance respectée et de Bruxelles Laïque. Léa Champagne a animé la discussion tandis qu’Annick Faniel a présenté la mission de la Plateforme.